Ne crie jamais Victoire, 2ème extrait

Comme je vous sais en transe, dans l’attente de la sortie de mon prochain opus, le 27 février, je vous fais de nouveau un petit cadeau pour vous faire patienter… et saliver… 🙂

« Il va tomber de haut. En parfait nombriliste, il est persuadé qu’elle ne supporterait pas de vivre sans lui, que la solitude l’effraie, qu’elle a besoin de son soutien moral, physique, voire matériel. Les dispute-de-couple-550x309hommes sont vraiment incroyables, pense Marina. Elle finance les frais et les charges grâce à son salaire et effectue la double journée en s’occupant de toutes les tâches ménagères. Ce soir, Jean est rentré plus tôt que d’ordinaire, le visage sombre, comme si le monde entier était ligué contre lui. Mais il n’a pas levé le petit doigt pour l’aider à préparer le repas, qu’ils avaleront comme tous les jours en dix minutes, les regards focalisés sur leurs assiettes pour ne pas avoir à s’expliquer.

Dans son dos, elle l’entend déambuler dans le minuscule deux-pièces qu’ils louent sur le port. Rien que cela ! Comment peut-on s’imaginer une existence harmonieuse dans un espace si réduit ? La seule chambre, c’est Céline qui l’occupe. Eux bivouaquent dans la salle de séjour. Chaque soir, ils déplient le convertible et s’efforcent de rester chacun dans leur moitié du lit. Il a dû renoncer au moindre travail d’approche depuis qu’elle lui a fait comprendre qu’il ne devait plus la toucher, de quelque manière que ce soit. Il doit satisfaire ses besoins sexuels ailleurs. Que lui importe ?

Exaltant ! Vivre à trois dans un quarante-huit mètres carrés : une préadolescente en crise, un conflit ouvert entre le père et la fille, un couple en déliquescence, ledit géniteur absent et égocentrique qui cocufie sa compagne à tour de bras, une mère sous pression, bref, le pied ! Ce soir, Marina ressent une sensation étrange, mélange de soulagement et aussi d’un peu de nostalgie.

Pourtant, le moment n’est pas le meilleur pour envisager une séparation. Non. Décidément, le terme « envisager » est à bannir de son vocabulaire. Ce cap est franchi, voire explosé. Marina en est à présent au stade de la mise en actes, avant l’organisation de leur nouvelle vie, à Céline et à elle ! Elle occupe un bon poste chez EDF. Sa hiérarchie lui a proposé d’évoluer dans sa fonction. Elle ne court donc aucun risque de se retrouver au chômage. Tant pis pour Jean s’il finit dans la mouise. Il l’aura bien cherché ! Jamais il ne lui a demandé son avis sur rien. Qu’il assume ses actes !

En lavant la salade dans l’évier, elle réfléchit à ce qui a participé à une telle déroute et comment le vase a pu déborder. Cela fait deux ans que cette situation se délabre insidieusement. Avant, la vie était belle. Avec Jean, ils se sont aimés. Ils étaient jeunes et insouciants. Ils ont vraiment cru que l’avenir leur appartenait, qu’ils seraient toujours plus forts à deux que chacun de son côté. Et puis l’enfant s’est annoncé, précipitant leur mariage. Mais ils étaient heureux. Jean a été un père impliqué et affectueux, un compagnon agréable et presque généreux, un amant plus qu’honorable. Lui et Céline s’entendaient bien et cela suffisait au bonheur de la jeune femme. Il emmenait souvent leur fille en mer, s’occupait d’elle. Marina doit le reconnaître, ils ont vécu de bons moments de couple.

Aujourd’hui, la gamine tient son père pour un vieux con et Marina lui donne raison. L’habitude s’est installée. Il leur préfère son boulot. Il prétend avoir acheté son chalut et devoir en rembourser l’emprunt ; c’est pour elles qu’il travaille autant. Alors, elles pourraient au moins le comprendre et lui montrer de la reconnaissance. Le problème est qu’elles ne lui ont rien demandé. Il a pris seul la décision de s’installer à son compte et de ne plus trimer pour un patron. Marina gagne bien sa vie et Céline a beau avoir les tics consommateurs des gamins de son époque, elle préférerait sans doute un père tendre et tolérant à un géniteur râleur et radin.

La musique monte trop fort dans la chambre. Marina tend le dos inconsciemment, se préparant à la gueulante qui ne va pas tarder à déferler. Jean ne supporte plus sa fille ; il ne comprend pas cette femme en devenir qui passe son temps à rêver devant les stars des magazines, commence à se maquiller et néglige ses études. Provocation. Jean a un sens psychologique au-dessous de la moyenne et leur enfant a hérité de son caractère de cochon.

Peut-être aussi se sent-il mal à l’aise, lui qui drague insolemment des adolescentes à peine plus âgées que sa propre fille ?

Un coup d’essoreuse pour préparer la laitue et le dîner est prêt. Quand Céline était toute gamine, son père en séchant la salade lui faisait croire que c’était le métro parisien. Opéra, tout le monde descend, lançait-il à la cantonade. Il n’avait jamais été à la capitale, il imaginait ce qu’il avait vu dans des films ou à la télévision. À chaque fois, Céline riait aux éclats.

Il y a belle lurette qu’ils ne s’amusent plus ensemble.

La tristesse de sa fille. C’est peut-être d’abord cela qui donne aujourd’hui à Marina le courage de dire non, plus encore que sa frustration de femme bafouée.

Jean entre dans la pièce, traînant les pieds sur le carrelage dans une parfaite imitation du bœuf au départ pour l’abattoir. Il s’assied à sa place, en macho certain que sa moitié va le nourrir. Durant une fraction de seconde, Marina ressent l’envie irrépressible de lui renverser la casserole de pâtes sur la tête. Cela le ferait peut-être enfin réagir. Cet ectoplasme ne sait que râler. Pas un instant il ne songe à se remettre en question. »

Couv Ne crie jamais Victoire

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