Ne crie jamais Victoire, 1er extrait…

Premier extrait pour vous mettre un tantinet dans le bain…

Celui-ci pousse quasiment un cri de joie en le voyant apparaître ; d’habitude, il grognerait de ce que le policier n’a pas eu la délicatesse de frapper à sa porte.

Faut-il qu’il patauge dans la panade, pense Agnelli en prenant le siège qui lui est offert.36 quai des orfèvres

— Ah ! Commissaire ! Je vous attendais avec impatience !

Son front pâle se colore un peu, ce qui signifie que, de blême, il passe à l’ivoire.

— C’est ce que le lieutenant Nottier m’a laissé entendre.

— J’ai un « immense » service à vous demander.

L’intéressé grimace aussitôt. Dans quel guêpier va-t-il se retrouver s’il n’y prend garde ?

— Enfin, pas pour moi, pour le ministre.

— Soulard ? s’inquiète le commissaire.

Il n’a jamais été tendre avec les politiques. Le seul mérite qu’il leur reconnaît, c’est d’être très doués pour l’empêcher de faire tranquillement son boulot.

— On lui a assuré que vous étiez plus ou moins Normand. C’est vrai ? s’enquiert Berthier à brûle-pourpoint, l’air vaguement sceptique.

Agnelli manque de s’étrangler de surprise. Où le directeur de la PJ a-t-il pêché de semblables informations ?

— Qui lui a dit ça ?

— Paul Leroy. Il travaille dans son cabinet à présent. Vous apparteniez à ses équipes au début de votre carrière, si je ne m’abuse.

— C’est exact, à Toulouse. J’ai été obligé de lui prouver par A plus B que du côté paternel, mes aïeux étaient autant hexagonaux que les siens. Il se montrait tellement raciste.

— Il semble ne plus l’être depuis qu’il a viré sa cuti, ricane Berthier. On ne peut pas travailler pour un gouvernement de gauche et afficher sa xénophobie.

— Parlez-en aux victimes des goulags, marmonne le commissaire en sortant une cigarette.

Berthier lui jette aussitôt un regard inquiet. Il hait l’odeur du tabac. Mais le policier n’usurpe pas sa réputation d’anarchiste, tant s’en faut. Il est inutile de lui rappeler l’interdiction légale de fumer dans un lieu professionnel, et encore moins dans ce bureau, véritable sanctuaire de l’air pur et des poumons ventilés.

— Pour ma part, à l’énoncé de votre nom, j’imaginais votre père corse, continue-t-il.

— Il m’a fait corse et normand et, par ma mère, je suis kabyle et arabe.

Berthier l’examine rêveusement. Ses propres ascendants sont beaucoup moins compliqués et intégralement hexagonaux. Apparemment, et malgré son tabagisme excessif, la constitution d’Agnelli paraît plus solide que la sienne. Bientôt, il en voudra à ses aïeux de ne pas lui avoir donné une telle variété ancestrale.

— Vous êtes donc normand sans l’être tout en l’étant, résume-t-il. Et vous allez souvent là-bas ?

Cette ingérence inexplicable dans un arbre généalogique, qu’il a pour sa part toujours trouvé compliqué à l’extrême et dont il se fout éperdument, laisse Agnelli pantois.

— Ma foi, je n’y ai jamais mis les pieds, raconte-t-il presque malgré lui. Ma grand-mère était de Carteret. Elle a quitté son pays enfant. Ses parents tentaient leur chance en Afrique du Nord et se sont installés en Algérie. C’est là qu’elle a connu et épousé mon grand-père. Elle n’est pas retournée dans sa terre natale.

— Bien, bien, continue le directeur comme s’il se réjouissait de cet exil définitif avant de changer de sujet. Nadine Pelletier, ça vous dit quelque chose ?

Il arbore un petit sourire satisfait en voyant le commissaire nager dans un subtil brouillard. C’est suffisamment dur de déstabiliser le lascar pour ne pas savourer ce genre d’exploit, même si cela paraîtrait mesquin à tout témoin étranger aux relations orageuses qui opposent les deux hommes depuis qu’ils sont contraints de collaborer.

— Très confusément. Les potins mondains ne sont pas mon fort. Actrice ? Romancière ? Politicienne ?

— Professeure de médecine, spécialisée en génétique.

— Sans blague ! Et que lui arrive-t-il à cette brave dame ?

Agnelli est retombé sur ses pieds, usant, comme à son habitude, d’une causticité que Berthier ne goûte pas nécessairement ; mais, une fois n’est pas coutume et il feint de ne pas remarquer le cynisme de la question, demeurant concentré sur son propos.

— On vient de la retrouver morte sur une plage du Cotentin, pas loin de Carteret d’ailleurs !

— Dommage pour elle. Baignade intempestive ?

Trop tard. La Gauloise triturée avec amour depuis une longue minute est allumée sans autre forme d’avertissement ; le directeur ne peut retenir une grimace de contrariété.

— Ah non ! Vous n’allez pas m’imposer votre saloperie de tabac ! s’écrie-t-il par principe, connaissant d’avance l’irrévocabilité de la réponse.

— Si vous souhaitez que je me concentre sur votre problème, je crains que vous n’ayez pas le choix.

On ne fait pas ce que l’on veut d’un métis aussi individualiste. De plus, l’excellence de ses états de service à la brigade criminelle arrache des hurlements de jalousie à tous ses collègues. Berthier l’a appris très vite, parfois à ses dépens, et s’est fait une raison, d’autant que la gloire du policier rejaillit toujours plus ou moins sur lui et donc, sur son avancement.

— OK, reprenons, grogne-t-il entre ses dents en se levant d’un bond pour ouvrir la fenêtre en grand. Nadine Pelletier, vous n’êtes vraiment pas au courant ?

— Je devrais ?

— Elle a été assassinée.

Berthier guette le moindre signe sur le visage impassible du commissaire ; s’il ne l’aime guère, il lui accorde une vive intelligence qui fait trop souvent défaut à beaucoup de ses collaborateurs.

— Vous m’en voyez désolé, seulement je ne suis pas au jour le jour toutes les enquêtes policières menées sur le territoire. Les miennes me suffisent largement, surtout en ce moment ! Comment est-ce arrivé ? demande Agnelli presque malgré lui.

— La presse en fait pourtant ses gorges chaudes. On l’a abattue d’une balle, quasiment à bout portant, dans la tête.

— L’arme ?

— Un pistolet automatique modèle 1935S.

— Ah ? Intéressant, reconnaît le commissaire avant d’ajouter, comme pour détendre l’atmosphère. J’ignorais qu’on faisait de la génétique à Carteret.

Parution le 27 février 2017 aux Éditions Hélène Jacob !

Couv Ne crie jamais Victoire

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