Hélène Berr et Frédéric Chopin

Il est des livres découverts par le plus grand des hasards, qu’il est difficile d’abandonner sitôt lus. Le journal d’Hélène Berr m’a donné immédiatement envie. Est-ce le joli visage de la jeune fille qui figure en couverture ? Le sujet de l’ouvrage, journal d’une jeune étudiante juive durant les années d’occupation nazie à Paris ? Le fait que l’introduction ait été rédigée par un de nos prix Nobel nationaux, Patrick Modiano himself ? Les trois sans doute. Car je le reconnais, je n’avais jamais entendu parler d’Hélène Berr avant de trouver son Journal dans les rayonnages d’une des médiathèques de la Presqu’île de Rhuys, et même si certains la tiennent pour une « autre » Anne Franck.

Je vous livre d’abord la 4ème de couv. :

« Agrégative d’Anglais, Hélène Berr a vingt-et-un ans lorsqu’elle commence à écrire son journal. L’année 1942 et les lois anti-juives de Vichy vont faire lentement basculer sa vie. Elle mourra à Bergen Belsen, quelques jours avant la libération du camp. Cinquante ans durant, ce manuscrit n’a existé que comme un douloureux trésor familial. Consulté par les chercheurs au Mémorial de la Shoah, l’original du Journal d’Hélène Berr est devenu en quelques mois un texte mythique »

Pendant deux ans, Hélène Berr, jeune juive intelligente, très éduquée et issue d’un milieu privilégié, rédige son journal. Outre l’indéniable qualité littéraire de l’ouvrage, le sujet en lui-même est à la fois poignant, passionnant et nécessairement questionnant. Pour moi, Hélène Berr fait partie de ce mystère monstrueux qu’est la Shoah et que demeurent tous les génocides advenus depuis lors. Mystère, parce que je crois que je ne comprendrai jamais comment tout un peuple, puis d’autres de manière active ou passive, ont pu permettre, accepter, et participer à l’extermination de millions d’être humains, tout simplement parce qu’ils étaient d’une autre religion, voire de manière plus large issus d’autres coutumes, origines, modes de vie et de pensée, etc.

En 1942, Hélène Berr a vingt-et-un an. C’est une jeune fille presque comme les autres, future intellectuelle, goûtant l’art sous toutes ses formes, qui découvre l’amour puis la perte et l’angoisse lorsque l’homme dont elle s’est éprise choisit la résistance. Au début de son récit, alternent en permanence les évènements banals d’une vie quotidienne privilégiée, ponctuée de concerts, de visites à sa famille, de séjours à la campagne. Dès qu’elle en est obligée, elle décide d’arborer l’étoile jaune, devenue obligatoire à partir de juin 1942, par solidarité entière avec les autres juifs et même si l’insigne la limite dans ses promenades. Elle ne met dans ce geste ni ostentation ni crainte, remarque à la fois la solidarité de certains parisiens, mais aussi le zèle d’autres, comme ce contrôleur dans le métro qui la refoule dans le dernier wagon, réservé aux Juifs, et la honte terrible qu’elle en ressent d’être stigmatisée aussi violemment.

Puis le journal s’interrompt. Quant il reprend dix mois plus tard, le ton a changé. Hélène Berr était une étudiante brillante qui visait l’agrégation d’Anglais. Les lois anti-juives l’en ont empêchée et elle s’est résolue à démarrer une thèse. Elle devient assistante sociale bénévole à l’Union Générale des Israélites de France. Les arrestations se font de plus en plus fréquentes. Ses réflexions sont extrêmement lucides quant à la situation abominable à laquelle elle et les siens sont en permanence obligés de s’adapter. Même le style évolue, moins construit, parfois simples mots couchés sur la feuille pour se souvenir plus tard de ce qui a été encore moment agréable. Hélène Berr s’interroge beaucoup sur les camps, les victimes, enfants, femmes enceintes, vieillards. A quoi bon les arrêter ? Les déporter ? Comment survivre dans les wagons ? Comment revenir de l’enfer ? De manière objective, presque clinique parfois, Hélène Berr s’efforce de comprendre avec courage, elle qui adore la musique allemande, la raison d’être de la folie nazie. Elle fait preuve d’une clairvoyance extraordinaire, ne cède jamais à la terreur ou à la lâcheté. Elle évoque sa solitude notamment lorsqu’elle est avec ses amis, son impuissance à dénoncer la barbarie, la cécité de certains de ses proches, incapables de « croire » à la réalité.

Malgré les risques, les rumeurs, les faits également, car le père lui-même, haut dirigeant industriel est arrêté puis relâché contre une forte rançon, les Berr refusent de passer en zone libre et demeurent à Paris dans leur appartement de l’avenue Elysée Reclus. Et l’inéluctable advient lorsque le 8 mars 1944, Hélène Berr est arrêtée avec ses parents, puis déportée à Auschwitz.

L’horreur définitive de cette histoire est qu’Hélène Berr aurait du revenir. En effet, elle ne meurt qu’en avril 1945 à Bergen-Belsen, quelques semaines seulement avant la libération du camp, succombant à l’épuisement de la marche forcée qu’imposèrent les bourreaux nazis aux déportés en les déplaçant d’un camp à un autre.

Ses derniers mots sont écrits à Drancy, dans une ultime lettre à sa sœur « Horror ! Horror ! Horror ! ». Ils font référence à la fois à Macbeth, la pièce de Shakespeare, et au roman de Conrad, Au cœur des Ténèbres. Nous devons la publication de son journal à Mariette Job, sa nièce, qui a retrouvé le manuscrit original chez Jean Morawiecki, le fiancé d’Hélène, qui l’avait reçu après la guerre. Le manuscrit a été déposé en 2002 au Mémorial de la Shoah.

Enfin, pourquoi Chopin me direz-vous ? Parce que j’ai lu ce livre un peu chaque soir pendant une semaine, assise en boule dans mon fauteuil favori, au coin de mon feu éteint en ce mois de juillet frisquet. Et chaque soir, mon compagnon travaillait le Nocturne en Do dièse mineur, n°20 au piano.

Je vous mets la version d’Ashkenazy… Pô mal du tout 🙂

 Chopin

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