Révolution chez les Bach

Le scoop est tombé voilà quelques jours. Un documentaire soutiendrait la thèse que plusieurs œuvres de Jean-Sébastien auraient en fait été composées par sa seconde épouse, Anna-Magdalena. Oui ! Madame Bach herself serait à l’origine, notamment des Variations Goldberg et des Suites pour violoncelle, voire du premier prélude du Clavier bien tempéré ! J’entends déjà les conservateurs puristes pousser des cris d’orfraie. Comment ? Une simple « ménagère », certes Bach-Anna-Magdalena-01suffisamment bonne musicienne pour être la copiste des œuvres de son cher et tendre époux, serait à la source de partitions aussi géniales ?

Ils se sont mis à trois pour apporter les preuves quasi incontestables de leur thèse, sur laquelle ils travaillent depuis plus de dix ans : Martin Jarvis, professeur de musique de l’Université de Darwin en Australie, Sally Beamish, compositrice britannique et Heidi Harralson, experte américaine en examen légal de documents. Parmi les éléments apportés pour étayer leur conclusion : la structure musicale des pièces concernées serait très différente d’avec le reste de l’œuvre de Jean-Séb ; une inscription figurerait sur une page des partitions, indiquant en Français « écrit par Mme Bach » ; enfin, ce qui ne veut pas dire grand-chose, rien ne prouve que ces œuvres soient de Bach lui-même.

Et finalement, aurais-je tendance à demander, sans doute trop audacieuse pour les conservateurs puristes cités un peu plus haut, pourquoi pas ?

Anna-Magdalena, seconde épouse du grand Bach, avait pour père un trompettiste et était petite-fille par sa mère d’un organiste. Elle travailla comme soprano à la cour du Prince Léopold d’Anhalt-Köthen où elle rencontra son futur époux, alors maître de chapelle dudit prince. Elle a donc reçu une véritable éducation musicale. Les deux époux eurent en commun leur amour des notes et portées, ainsi qu’une tripotée de marmots. (Cela me rappelle d’ailleurs quelque peu le couple Clara et Robert Schumann, eux-mêmes parents d’une grande fratrie). Anna-Magdalena fait donc partie du cercle trop fermé de ces épouses mélomanes et musiciennes, qui accompagnaient leur génie de mari, s’effaçaient derrière leur nom, leur apportaient soutien et accessoirement géraient la logistiqu

e du ménage. Ses copies seraient rédigées de la main alerte et fluide d’une compositrice – coulant de source, en somme – et n’auraient pas la lenteur laborieuse d’une simple copiste.

Famille BachLa réelle question sous-jacente à cette mini-révolution n’est pas de savoir si Anna-Magdalena a bel et bien composé les œuvres incriminées. Certes, si c’est le cas, il semble impensable de lui refuser cette maternité magnifique. Cependant, je crains fort que la postérité ne balaie très vite ce séditieux documentaire, même s’il ne nuit en rien à la postérité du grand homme. N’a-t-on pas déjà évoqué ce type de situation avec Fanny et Félix Mendelssohn, certaines des Romances sans Paroles du frère ayant pu être commises par la grande sœur ?

Non, ce qui interpelle réellement dans cette découverte potentielle, c’est la perdurance jusqu’à nos jours de l’idée qu’une femme ne saura

it être aussi créative qu’un homme dans le domaine artistique, voire dans une moindre mesure dans celui de la recherche scientifique. Cet apriorisme remonte très loin dans l’inconscient – et le conscient ! – collectif, que je relie à une forme de peur qu’aurait l’homme de croire, à tort ou à raison, que la femme veut à toute force lui prendre sa place. Ce n’est que mon modeste avis, je ne vais pas développer ici les liens avec notre bonne vieille culture judéo-chrétienne et la pauvre Eve, mère de tous les vices. Une femme bien-née ne doit pas laisser imprimer son nom sur une partition ? Cela ne se fait pas ? Qu’à cela ne tienne ! Elle prendra un patronyme masculin ou utilisera celui de sa célèbre moitié.

Au fil des siècles, les femmes dites savantes ont été conspuées par ces messieurs : Molière et ses Femmes Savantes ou Précieuses Ridicules, Rousseau et son Emile… Si une femme était intelligente, elle l’était comme un homme — voire les paroles du père de Simone de Beauvoir, « Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme (…) Quel dommage que Simone ne soit pas un garçon ; elle aurait fait polytechnique ». Voltaire relève le niveau, capable de reconnaître à Emilie Du Châtelet davantage de dons en mathématiques et en physique que lui, et retourner à sa chère philosophie sans en prendre quelque ombrage.

Ne peut-on envisager les choses sous un autre angle que celui de la compétition ? Fanny n’est pas « meilleure musicienne » que Félix. Chacun a sa personnalité et son talent propre,

ils se sont longtemps nourris l’un de l’autre, Félix surnommant Kantor sa chère Fenschel qui lui enseigna tant de choses. Nannerl a disparu alors que Wolfgang reconnaissait le talent de son travail, dont hélas il ne nous reste rien aujourd’hui. Clara était virtuose là où Robert n’était qu’un pianiste médiocre, du fait d’un doigt torturé stupidement et forcément abimé.

De manière plus générale, ce sont nos différences, et donc nos complémentarités, qui font notre force à tous. Qu’Anna-Magdalena ait effectivement composé les Variations Goldberg ou les Suites pour violoncelle ne rendent pas ces partitions plus ou moins chères à mon cœur. De surcroît, cela n’enlève rien au génie du célèbre époux, référence inspirante de nombre de compositeurs après lui. Il est beaucoup plus que probab

le que Jean-Sébastien Bach ait échangé à tous moments avec sa femme comme avec une égale. Gustav Mahler, même s’il avait interdit à sa future femme de composer, avait de la même façon besoin de son écoute et de son soutien, tenait compte de son avis.

Alors au fond, pourquoi ne pas créditer ces femmes de la part qu’elles ont eu dans l’œuvre de leur conjoint ou frère ? Et rendons à Césarine – je ne saurais choisir entre les quatre légitimes du fameux dictateur – ce qui lui appartient.

Article paru dans Reflets du Temps, le samedi 15 novembre 2014.

http://www.refletsdutemps.fr/index.php/thematiques/culture/musique

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