Le Perche, racines ou nostalgie ?

Qu’appelle-t-on exactement la nostalgie ? Et les racines ? Souvent je pense à ceux qui doivent abandonner leur pays, leur village, leurs amis et leur famille, fuir pour des motifs politiques, humanitaires ou sanitaires. Que ressent-on à tout laisser derrière soi ? À vivre dans un autre pays, parler une langue étrangère, taire sa religion, occulter ses coutumes ?Bretoncelles village

À ma toute petite échelle, j’ai ce sentiment de perte et de deuil à chaque fois que je monte dans le TGV qui relie la Bretagne à Paris et que je m’approche du Mans. Ensuite, apparaissent ces modestes hauteurs chères à ma mémoire et à mon cœur, que les aléas de la vie familiale, et de la vie tout court, m’ont contrainte d’abandonner. Ce n’est qu’un petit bout de terre, perdue entre des grandes régions, Normandie, Bretagne et Centre, mais le Perche reste la source à jamais de ma naissance, même si je n’y suis pas née et n’y ai nulle ancestralité.

Je suis une pure Parisienne, avec des origines mayennaises, ardennaises et orléanaises. Bref, même si je suis née sur le pavé de la capitale, je viens de la terre, celle où se nourrissent les origines de chacun d’entre nous, car quoique nous en pensions, nous avons tous des aïeux qui ont un jour quitté leur pays pour monter à la ville y chercher de quoi (sur)vivre.

Mon histoire n’a donc rien d’exceptionnel, si ce n’est que c’est mon histoire, avec ses joies et ses blessures, ses victoires et ses défaites.

Le Perche ? Mais où diable se cache donc ce bout de territoire ? Tout le monde en a peu ou prou entendu Petite grille Aunaisparler, mais rares sont ceux qui savent le situer réellement. Le Perche court depuis l’Eure-et-Loir jusqu’en Sarthe en passant par l’Orne. Le Perche, ce sont des collines verdoyantes à hauteur d’homme ; ce sont des petites rivières qui serpentent au fond de vallons joliment herbeux et où paissent encore quelques trop rares troupeaux de bovins ; ce sont des bois autrefois giboyeux qui se transforment en forêt depuis que les paysans abandonnent les fermes et les champs ; ce sont des longères, enfin, nichées en pleine campagne ou aux abords de petits bourgs sans prétention, arborant des façades couleur d’ocre claire et des toits de petites tuiles serrées, bâtiments rachetés depuis quelques années par des bobos en mal d’air pur et de tranquillité.

Le Perche a pour moi un parfum d’enfance et de vacances, de bonheur et de liberté. Le Perche, c’est le havre où je me réfugiais lorsque je n’en pouvais plus de la tempête citadine. Le Perche, c’est le lieu où, alors que mon père se mourrait d’un cancer, nous pouvions encore aller parce qu’il vivait une période de rémission. Être là-bas avec lui signifiait qu’il allait encore bien. Devoir rentrer à Paris, c’était que le crabe se rappelait à notre mauvais souvenir.

Le Perche, c’était une grande maison de campagne, longère sans que nous ne soyons bobos, acquise peu après ma naissance et où nous passâmes toutes les vacances lorsque nous n’allions pas en bordure de l’océan. Le Perche, ce sont les moments où avec mes deux sœurs, nous profitions de notre adorable grand-père, échangions des balles sur le court de tennis avec notre père, lisions à l’ombre du prunus. Le Perche c’est aussi là où, enrôlant les copines du hameau, nous bâtissions des cabanes dans les haies, combattions les indiens dans les champs, pédalions comme des folles sur nos bicyclettes sans vitesse, parcourant des routes vides de trafic. Le Perche, c’est le facteur qui tous les lundis matin annonçait à ma mère que notre père était bien arrivé à Paris, parce que nous n’avions pas le téléphone et qu’il roulait trop vite à son gré. Le Perche, c’est mon chien qui dès le vendredi à 15h, et jamais un autre jour, se postait devant la grille pour attendre son Ruisseau Perchemaître qui allait arriver pour le week-end. Le Perche, ce n’est pas l’idéal dans ma mémoire, juste un goût de madeleine enfuie à jamais depuis que la zizanie, la rancœur, le silence et la jalousie ont éloigné celles qui s’étaient pourtant juré enfants de ne jamais répéter les erreurs des adultes.

Le Perche, ce n’est plus à présent qu’un modeste carré de terre, sur lequel un caveau de marbre noir a été posé, sous lequel repose mon père depuis presque trente ans, que ma mère rejoindra un jour, et qui sera peut-être ma dernière villégiature.

En écrivant ce texte, je prends conscience que le train a dépassé ce qui restera à jamais ma terre. Nous sommes déjà en Beauce et filons vers Paris où nous serons dans une demie heure… Nul regret, puisque je la traverse à présent deux fois par semaine, vérifiant ainsi qu’elle existe toujours , m’attends peut-être…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s